Korzybski + Elstir, accueil
fr · it · en

à propos

La chambre claire

La chambre noire n'est que la moitié du nom qu'on aurait pu donner à ce site. L'autre moitié existe déjà, dans un livre : Roland Barthes l'a appelée la chambre claire, celle où l'image ne se développe plus mais se pense. Le laboratoire et la pensée, l'obscurité où le tirage apparaît et la clarté où il nous regarde à son tour. Ce qui suit tient de la seconde chambre.

Deux lignées s'y croisent, une pour chaque lettre du nom.

K

La première part de Korzybski et de sa carte qui n'est pas le territoire. Le plus grand des écrivains, né en Argentine et mort à Genève, la prolonge d'une fable cruelle : une carte à l'échelle 1:1, si exacte qu'elle recouvre exactement ce qu'elle décrit, jusqu'à ne plus s'en distinguer. Un siècle plus tard, Baudrillard reprend cette même fable pour dire l'inverse : ce n'est plus la carte qui suit le territoire, c'est le territoire qui ne subsiste qu'en lambeaux, épars sur l'étendue de la carte. Il ouvre son livre sur une phrase qu'il attribue à l'Ecclésiaste et qu'il a en réalité écrite lui-même, un faux verset sur le simulacre, glissé sous une autorité inventée. Cervantès appartient à cette lignée bien avant elle : Don Quichotte vit à l'intérieur de la carte de ses romans de chevalerie, il en a fait son seul territoire, et rien de ce qu'on lui oppose, moulins, auberges, servantes, ne parvient à l'en faire sortir.

E

La seconde part d'Elstir, le peintre de Proust, qui apprend au narrateur à regarder la mer comme une ville et la ville comme une mer, à confondre les deux pour mieux voir chacune. Barthes y ajoute une exigence : toute photographie certifie qu'une chose a été là, une seule fois, devant cet objectif, à cet instant, et ne le certifiera jamais deux fois de la même manière pour deux regards différents. D'autres avant lui avaient pressenti la perte : ce qu'une image abandonne en se reproduisant à l'infini, ce halo singulier qu'aucun tirage supplémentaire ne restitue.

Kafka tient la porte entre les deux lignées plutôt que de choisir l'une ou l'autre. Sa phrase, la réalité est toujours irréaliste, vaut pour la carte comme pour le regard, elle ne prend pas parti, elle constate.

Les deux lignées ne racontent pas deux histoires différentes. Elles posent la même question sous deux angles : ce qui reste vrai quand on regarde. Une photographie, chaque fois qu'elle réussit, tient l'instant précis où la carte et le regard cessent de se contredire, où l'exactitude et la transformation occupent la même image sans se chasser l'une l'autre. C'est cet instant que nous cherchons ici, plus qu'aucune théorie.